Nickel boys de Colson Whitehead

On voit beaucoup d’articles ces derniers temps sur ce roman de Colson Whitehead qui a obtenu un prix Pulitzer bien mérité. Je n’ai pas la prétention d’écrire quelque chose de plus complet ou intéressant, au contraire et je vous invite à en lire le plus possible sur cet auteur. France culture lui a également consacré des émissions.

J’avais juste envie de parler de ce livre parce qu’il m’a plu et m’a touchée. Je l’ai acheté parce que j’avais beaucoup aimé Underground railroad. Nickel boys ne m’a pas déçue. Colson Whitehead part encore une fois de faits réels pour créer son histoire : du scandale suscité par la découverte des horribles sévices infligés aux pensionnaires d’une maison de redressement aux États-Unis, il tire les lieux et le décor de sa Nickel Academy. Envoyé par erreur judiciaire et racisme ordinaire dans la section noire de cet établissement de correction, Elwood, jeune noir idéaliste et brillant élève, exalté par Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques, va se trouver confronté à un quotidien de violence et d’injustice. Il se lie d’amitié avec un autre pensionnaire, au caractère pragmatique et désabusé, Turner. Chacun tente de résister à ce qu’ils subissent à la Nickel Academy à sa propre manière.

Colson Whitehead dénonce encore, dans ce nouveau roman, les crimes racistes des États-Unis, ceux du quotidien et de l’ordinaire, ceux qui se cachent sous des apparences de bonnes œuvres. Elwood est particulièrement attachant de par son idéalisme et sa fragilité qui offre pourtant une résistance obstinée à l’injustice. La cruauté, la perversité, la complaisance ou l’aveuglement des surveillants ou autres membres du personnels sont parfaitement abjects et suscitent un dégoût et une colère permanente à la lecture de cette histoire.

Le dénouement ne peut être que terrible, il est bien amené et la construction du roman est très habile, elle tient le lecteur en alerte et en haleine.

Comme le précédent roman de Colson Whitehead, il n’est pas à lire si vous recherchez une lecture légère et joyeuse. Il semble en revanche recommandé si vous aimez comme moi les romans dans la veine de Toni Morrison, la littérature noire états-unienne et les romanciers talentueux qui savent dire l’amitié et l’espoir au cœur de la violence la plus sordide.

Marx et la poupée de Maryam Madjidi

Je viens de refermer ce livre de Maryam Madjidi. Je l’ai dévoré ou plutôt il m’a happée alors que je l’avais embarqué au hasard il y a deux jours pour mes trajets en transports jusqu’au travail. Le livre est inclassable : c’est une autobiographie à coup sûr mais une autobiographie poétique, romanesque, philosophique peut-être. Maryam Madjidi y a tous les âges de sa vie, elle y mêle dans un tourbillon toutes ses émotions, tous ses déchirements et tous ses bonheurs.
Je n’ai pas pu échapper à mon biais d’occidentale : je l’ai lue avec Persepolis en arrière-fond (grande, grande découverte de mon adolescence, la lecture de Persepolis puis son adaptation, par ailleurs). Le rapprochement est facile et presque inévitable pour un lecteur français : deux autrices iraniennes, filles de parents luttant contre le régime, attachées à une grand mère qui les conseille et les entoure d’un amour réconfortant, les parallèles ne manquent pas.
Cependant c’est finalement à mes lectures et écoutes de Gaël Faye, d’Elif Shafak, de Jun Jung Sik, de Fatou Diome ou de Negar Djavadi que ce livre a fait écho. Car Maryam Madjidi dit l’exil comme tant d’autres l’ont dit avant elle et pourtant avec la voix, le parcours toujours unique de celles et ceux qui le vivent. Elle dit la douleur des acculturés, leur éternelle scission en eux-mêmes, leur éternelle impression d’être étranger partout. Le prix terrible de cette double culture que tant leur envient naïvement.
Un très beau livre, qui se lit d’une traite et laisse des sentiments ambivalent d’immense joie mêlée d’une peine infinie. D’espoir né du deuil de tant de choses.

Les seize arbres de la Somme de Lars Mytting

Un roman norvégien pour changer un peu ! Choisi à la très chouette librairie de Chalon-sur-Saône, La Mandragore. J’aime bien suivre les petits coups de cœur des libraires rédigés avec amour, et ce roman en avait un. Je n’ai pas été déçue.

L’histoire commence dans un petit village de Norvège. On y découvre le protagoniste, Edvard Hirifjell, jeune homme de 23 ans qui vit seul avec son grand-père qu’il aide à cultiver des pommes de terre dans une grande exploitation agricole. Ce grand-père l’a élevé depuis que ses parents sont morts tragiquement dans une forêt de la Somme lorsqu’il avait 3 ans. Quand son grand-père disparaît à son tour, Edvard se plonge dans les mystères, les secrets et les non-dits de son histoire familiale. Il découvre petit à petit qu’il va devoir choisir quelles vérités il est prêt à chercher et à découvrir pour se trouver lui-même. Le roman nous plonge tour à tour dans la campagne norvégienne, les rudes îles des Shetlands et les forêts résilientes de la Somme. De même, l’intrigue offre au lecteur un voyage temporel à travers les grands drames européens du XXe siècle, les ravages de deux guerres mondiales sur les parcours individuels.

L’intrigue est habilement menée, comme Edvard on brûle de tout découvrir, de comprendre enfin mais comme lui on appréhende les terribles vérités qu’on peut déterrer à trop fouiller dans ce qui a été enfoui. La mort est très présente dans le roman, elle jalonne les étapes de l’histoire et de l’Histoire. Cependant le livre est également une ode à la beauté de la nature, à ce qui survit aux hommes et à certains liens familiaux riches d’amour parfois insoupçonné, parfois mal exprimé ou entravé. C’est une lecture qui tient en haleine, une quête personnelle émouvante, triste et belle où les tempêtes le disputent aux éclaircies sublimes.

Cœur de loup de Katherine Rundell

Allez, un petit retour à la littérature jeunesse ! Aujourd’hui, je vous présente un roman jeunesse qu’il me tarde de faire lire et étudier à des classes de 6e. Ce que j’ai aimé dans ce roman c’est qu’il s’agit d’un roman d’aventures mettant en scène une jeune héroïne. C’est de plus en plus souvent le cas en littérature jeunesse et c’est vraiment une belle évolution avec la possibilité pour les filles de s’identifier à une héroïne qui n’est pas un faire-valoir ou un personnage secondaire et pour les garçons d’avoir une autre perception de ce qu’est une fille. Admirer une jeune fille, s’attacher à un personnage féminin, voilà qui peut faire beaucoup de bien aux tout jeunes adolescents qui ont encore très souvent une vision genrée très réac des rôles de chacun.e. L’histoire se déroule à la fin du XIXe siècle, elle met donc en scène la jeune Féodora, Féo pour le lecteur/la lectrice et pour ses proches. Proches qui sont au départ bien peu nombreux : Féo vit seule avec sa mère dans la forêt sibérienne. Cette solitude n’est pas ennui car Féodora et sa mère travaillent : elle réensauvagent des loups. Les nobles russes ont en effet pour habitude d’avoir leurs loups domestiques, loups capturés louveteaux puis élevés comme des ornements de palais. Les loups qui se montrent trop sauvages ou qui lassent les nobles sont renvoyés en Sibérie ou des maîtres-loups les réadaptent à la vie sauvage. Plus tard, Féo deviendra maîtresse-loup comme sa mère, en attendant elle appartient presque à la petite meute constituée par les loups que sa mère et elle ont réensauvagés. Mais ce destin va se trouver perturbé quand un officier du tsar violent et agressif menace sa mère puis finit par la faire arrêter au motif qu’elle ne maîtrise pas « ses » loups. Féo parvient à s’enfuir. Accompagnée de ses loups et d’un jeune soldat qui déserte pour l’aider, Féo se lance dans un voyage pour aller libérer sa mère. Au passage elle se liera avec les habitants des villages alentours, eux aussi victimes de cet officier. Dans un souffle révolutionnaire, se rallieront à elle les enfants et adolescents de ces villages jusqu’à un final de révolte populaire.

Le roman est rythmé, les étapes du voyage s’enchaînent, on est tenu en haleine et on partage les sentiments des deux jeunes héros. Un soldat qui rêve d’être danseur de ballet et une future maîtresse-loup tous deux amenés à se dépasser et à changer leur vision de la vie,voilà qui peut donner à réfléchir à de jeunes adolescents. Le courage vient d’une troupe d’enfants et adolescents et ce sont eux qui montreront la voie aux adultes qui les entourent. Les loups qui les accompagnent donnent quant à eux à réfléchir sur les liens que nous entretenons avec les autres espèces, sur notre désir de nous poser en espèce dominante.

Une belle lecture pour des 6e ou plus vieux et même avant pour les bons lecteurs.

Underground railroad de Colson Whitehead

Après un an sans réussir à écrire, me revoici. L’année scolaire fut intense et mouvementée entre la découverte du collège, la gestion de classes un peu sportives, le confinement et le retour sous protocole sanitaire strict…

J’ai eu envie de recommencer à écrire par un article de littérature et non de littérature jeunesse. Ce roman de littérature États unienne fait référence à un réseau clandestin à l’œuvre aux États-Unis et qui tentait de permettre à des esclaves de fuir les États du Sud. Ici l’auteur suit le parcours d’une jeune esclave, une jeune femme qui tente de fuir la plantation dans laquelle elle a passé toute sa vie suite à la proposition d’un nouvel arrivé parmi les esclaves, dans les États du Sud avant la guerre de Sécession. Le lecteur s’identifie évidemment à Cora dont ielle suit toute l’existence depuis sa naissance jusqu’à sa fuite à 16 ans. Les souffrances de la jeune fille, ses pensées, ses hésitations mais aussi sa force de caractère sont le cœur du roman tandis que son parcours au long des différents États traversés en constitue la tête, la cruelle fresque historique.

Le roman est extrêmement dur, il est cru et réaliste dans les descriptions des supplices subis par les esclaves sur les plantations, dans les descriptions des lynchages, des pendaisons et de toutes les atrocités réservées aux esclaves en fuite ou à celles et ceux qui essayaient de les y aider. Le roman est haletant et souvent insoutenable mais extrêmement bien mené.

Dans tout ce réalisme, la seule fantaisie que se permet l’auteur est l’exploitation qu’il choisit de faire de l’underground railroad qu’il transforme en véritable chemin de fer souterrain. Ce choix qui pourrait être gênant rend l’histoire plus haletante et rythmée encore sans nuire pour autant à la réalité historique. Une fois que le lecteur a accepté la transposition de cette métaphore en élément tangible du récit, l’horreur bien réelle de l’esclavage demeure ainsi que l’hommage à toutes celles et ceux qui luttèrent contre au péril de leurs vies.

J’ai lu le roman il y a plusieurs mois, près d’un an mais il résonne tant avec l’actualité qu’il me semblait essentiel de présenter celui-ci.

Le Sel de nos larmes de Ruta Sepetys

Je n’ai pas pu publier grand chose ces derniers temps car j’ai appris que je serai affectée en collège à la rentrée. Du coup grosse grosse panique à bord pour moi qui n’ai eu que des lycéens et BTS depuis mes débuts. Mais toute chose ayant ses avantages et ses inconvénients, j’en profite pour me plonger dans la littérature jeunesse (et le blog avec !). J’ai donc envie d’écrire sur plusieurs romans lus ces derniers jours mais je vais commencer par le dernier en date, qui ne laisse pas du tout indemne.

Le livre de Ruta Sepetys est son troisième roman, elle avait gagné de nombreux prix avec un premier roman jeunesse historique en 2014, Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, que j’ai maintenant très envie de lire. Ce premier roman suit une famille lituanienne déportée dans un goulag.

Le Sel de nos larmes est également un roman historique, inspiré par la plus grande catastrophe maritime ayant eu lieu à ce jour, pourtant méconnue : le torpillage du Wilhelm Gustloff, un paquebot allemand qui évacuait des soldats blessés, quelques dignitaires nazis mais surtout des milliers de réfugiés fuyant l’avancée des troupes soviétiques en Prusse orientale et son lot de pillages, viols, carnages. Comme l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs et que la découverte de la Shoah a évidemment traumatisé les témoins de l’époque, cette tragédie humaine a longtemps été passée sous silence. Ruta Sepetys choisit dans son roman de donner à entendre des voix oubliées à travers les personnages de quatre adolescents ou très jeunes adultes. Leurs destinées vont se croiser et se lier dans les jours qui précèdent le naufrage jusqu’à l’événement lui-même. Joana, jeune infirmière, est lituanienne rapatriée en Allemagne au début de la guerre par une famille qui craignait la déportation au goulag. Florian, prussien, est un mystérieux jeune restaurateur d’art qui s’est octroyée une mission vengeresse, il veut l’accomplir en dépit d’une grave blessure et des risques pour sa vie s’il est découvert. Emilia est une jeune polonaise envoyée travailler dans une ferme de Prusse orientale par sa famille qui craignait pour sa vie dans sa ville natale de Lwow, elle est perdue, traumatisée par tout ce qu’elle a vécu et pourtant courageuse et décidée. Alfred, quant à lui, est un jeune matelot complètement auto-endoctriné, ivre de propagande nazie, haïssant tous ceux qu’Hitler déteste, décidé à prouver à tous ceux dont il est un souffre-douleur du fait de sa lâcheté qu’il est un héros national, il rédige dans sa tête des lettres imaginaires à sa voisine d’enfance dont il semble éperdument amoureux.

Autour des quatre voix du roman gravitent quelques autres personnages attachants ou haïssables. Ruta Sepetys donne à entendre les voix de celles et ceux qui ont grandi dans la guerre, celles et ceux dont l’enfance et l’adolescence ont été ravagées par le conflit. À travers leur histoire apparaît un pan qu’on ne veut pas voir de l’Histoire des vaincu.e.s : les massacres et les exactions de l’armée rouge en marche vers l’Allemagne, la détresse de milliers de civils pris.es en étau entre les forces Alliées et celles de l’Axe. Les études les plus récentes estiment que plus de 9000 personnes se trouvaient à bord du paquebot, moins de 1000 ont été sauvées, parmi les victimes on dénombre entre 4 et 5000 enfants. Le roman est terrible de cruauté mais extrêmement humain, les relations qui se nouent entre certains des personnages sont très touchantes et rendent l’aspect historique intolérable : Joana, Florian, Emilia, Ingrid, Klaus, le cordonnier poète sont des personnages de fiction mais ils sont les doubles de tant de personnes réelles qu’on se répète inlassablement (comme à chaque ouvrage traitant des guerres humaines) que l’humanité est d’une monstruosité intolérable; puis on lit la solidarité, la fraternité, le sacrifice et la compassion qui habitent plusieurs de ces personnages, qui habitent tant de femmes et d’hommes réel.le.s. C’est à la fois horrible et magnifique.

Le roman s’adresse donc à des adolescents déjà bons lecteurs et il est difficile à supporter émotionnellement pour un public non averti. Il est tout à fait intéressant à lire pour des adultes. J’ai également beaucoup apprécié la postface dans laquelle l’auteure explique ses recherches et la genèse de son livre. Elle y dit que les voix des survivants peuvent hanter, on comprend pourquoi en lisant son roman, après l’avoir refermé il continue de m’habiter…

Throwback Thursday livresque

Conçu sur le même principe que le Throwback Thursday d’Instagram, Bettie du blog Bettie Rose Books a pris l’initiative d’en faire un rendez-vous livresque en 2016. Le but est de parler chaque jeudi d’un livre « ancien » de notre bibliothèque en fonction d’un thème donné. Bettie a passé le flambeau, désormais le récap’ des liens se fait sur le blog my-bOoks.com. Venez y participer.

Thème de cette semaine, 27 juin : Musique

Ça y est je me lance dans le « Throwback Thursday livresque », en espérant que j’arrive à être suffisamment assidue pour le faire chaque jeudi…

Aujourd’hui je voudrais donc parler du roman La double vie d’Anna Song de Minh Tran Huy. J’ai emprunté ce roman l’an passé au CDi d’un des lycées dans lesquels je travaillais, après avoir lu un autre roman de cet autrice qui m’avait bien plu. Dans celui qui nous intéresse ici la romancière part d’une histoire vraie, celle de l’affaire autour de la pianiste Joyce Hatto, et nous entraîne dans le monde de la musique, centre de la vie d’Anna. Celle-ci est une héroïne au destin tragique qui n’a jamais pu faire carrière après une mystérieuse atteinte de sa main, l’empêchant de jouer puis à une grave maladie qui l’a affaiblie jusqu’à sa mort précoce. Son mari, Paul Desroches, narrateur de l’histoire est devenu son agent et lui a fait enregistrer des milliers de morceaux dans leur propriété isolée. Ces morceaux ont révélé au public connaisseur une artiste de génie, mystérieuse et insaisissable. L’engouement est devenu spectaculaire mais peu après la mort d’Anna, des soupçons naissent sur l’authenticité de ces enregistrements et un scandale éclate.

Le roman fonctionne sous la forme d’un récit rétrospectif mené par Paul : il retrace l’histoire de son amour pour Anna et sa musique, depuis leur enfance en passant par leur séparation lors du départ d’Anna à l’étranger et jusqu’à sa mort. Ce récit est entrecoupé de coupures de journaux sur l’affaire Anna Song.

Le roman aborde tout à la fois les thèmes de la solitude, de la musique, du déracinement, de l’amour inconditionnel et absolu. On y découvre comme dans d’autres écrits de Minh Tran Huy la difficulté de l’exil des familles vietnamiennes. Surtout, on y lit la passion dévorante d’Anna pour la musique et celle de Paul pour Anna, la musicienne qui a sauvé son enfance triste et donné par ses interprétations du sens à sa vie.

La fin est amenée très délicatement et elle est d’une nostalgie et d’une mélancolie poignantes.

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse de Louise Erdrich

Aujourd’hui j’ai envie de parler d’un roman que j’ai lu il y a un petit moment déjà mais qui m’a vraiment marquée. Offert par ma belle-mère pour mon anniversaire il y a quelques années, je l’ai commencé plusieurs fois sans le terminer. Il y a des livres comme ça qui sont un peu « maudits » : j’avais beau réellement adorer le roman, il y avait toujours un moment où je devais le laisser de côté pour m’occuper d’autre chose. Un jour j’ai décidé de le reprendre et là je l’ai lu d’une traite en dépit de son épaisseur.

Je peux difficilement résumer le sujet du roman sans révéler des éléments-clés, je m’en tiendrai donc au plus simple : l’histoire se déroule dans une réserve indienne, chez les Ojibwés du Dakota du Nord. Un prêtre est dépêché par le Vatican pour enquêter sur les éléments qui permettraient de canoniser une femme, soeur Léopolda, issue d’une des branches tribales, convertie au catholicisme mais dont la personnalité et la vie sont sujettes à des rumeurs contradictoires. Le prêtre de la réserve, le père Damien paraît détenir plusieurs clefs du mystère, il a d’ailleurs sollicité le Vatican à de très nombreuses reprises au sujet de certains événements survenus dans la réserve. L’envoyé du Saint Père va tenter de comprendre quelles sont les réticences de son confrère à la canonisation de la soeur Léopolda, ce faisant il va remuer de nombreux fantômes et aspects troubles de la vie du père Damien et de la population de la réserve.

Le récit est foisonnant, le personnage central, complexe et subtil, a un très lourd secret à cacher mais pas à la lectrice/au lecteur, aux autres personnages : j’ai trouvé ce parti pris vraiment passionnant, il rend la tension plus subtile mais bien réelle. On ne se pose pas vraiment de questions sur ce qu’on va découvrir mais sur ce qui arrivera si le secret du père Damien est révélé. Tout autour de cette intrigue centrale se déroule l’intrigue officielle : celle qui concerne la canonisation de Léopolda, c’est de celle-ci que vont découler les récits liés à l’histoire des familles présentes sur le territoire de la réserve. Louise Erdrich maîtrise son sujet : elle-même d’ascendance partiellement Ojibwée, elle connaît l’histoire et les traditions de ce peuple. Elle connaît également celle des États-Unis et des réserves, de leur mise en place à leur perpétuation aujourd’hui. Le roman est un chant d’amour et de nostalgie : il dit la révolte de celles et ceux qui refusent de s’acculturer, il dit la douleur de celles et ceux qui se sentent appartenir à deux cultures dont l’une écrase l’autre, il dit la force de l’amitié et du respect entre des êtres qui n’ont en commun que l’essentiel : leur humanité, il dit la complexité des êtres. J’ai depuis lu deux autres romans de Louise Erdrich (sur lesquels j’écrirai plus longuement car chacun mérite un article complet), j’ai retrouvé chaque fois ces thèmes servis par une écriture tantôt absolument drôle et tendre, tantôt incisive et dramatique (au sens noble du terme). Les personnages sont attachant.e.s parce que profondément humain.e.s même les lâches et les vil.e.s. Les histoires des diverses familles peuvent être un peu difficile à suivre mais le roman comporte un arbre généalogique qui est d’une aide précieuse. La fin est pour moi à l’image du reste : à la fois grandiose et simple.

J’ai donc eu un énorme coup de cœur pour ce roman tant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il nous enseigne sur un peuple qu’on ne connaît généralement pas. Et évidemment j’ai adoré le père Damien et son secret, si vous le lisez vous saurez pourquoi…

Pour quelques milliards et une roupie de Vikas Swarup

Un roman indien cette fois, acheté lui aussi chez « Raconte-moi la Terre ». C’est la couverture toute colorée qui m’a attirée car je cherchais un roman léger ou drôle. Il était recommandé par l’une des libraires et j’ai vu qu’il s’agissait de l’auteur de Slumdog Millionaire, je n’ai pas lu le livre mais j’ai beaucoup aimé l’adaptation cinématographique.

J’ai retrouvé avec ce roman le côté enlevé, le rythme par épisodes anecdotiques que j’avais apprécié dans Slumdog Millionaire, ainsi que certaines invraisemblances à la Bollywood habilement équilibrées par d’autres aspects beaucoup plus tragiques de l’histoire. Le tourbillon d’évènements incongrus dans lequel Sapna, l’héroïne, se trouve emportée est en fait mené de main de maître pour la conduire à certaines réponses essentielles. Ses aventures sont ancrées dans l’Inde d’aujourd’hui, ce qui est à la fois dépaysant et instructif pour la lectrice/le lecteur, l’essentiel de l’intrigue se déroule à Dehli avec quelques incursions par Mumbai, Nainital ou encore dans un petit village de l’Haryana. On s’attache vite à Sapna et on se laisse tout aussi rapidement entraîner dans des épisodes tour à tour farfelus, drôles, terribles et épiques. La force du roman réside dans cette alchimie bollywoodienne : on rit, on hausse les épaules et la seconde d’après on pleure ou on se ronge les ongles pour retomber dans le rire ou l’incrédulité.

J’ai particulièrement apprécié le rythme du dénouement et certaines de ses surprises, c’est de toute façon un livre qui se lit très vite, pressé.e qu’on est de savoir comment toute cette histoire va tourner.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee

Aujourd’hui, je me lance dans la catégorie « ces classiques dont on a souvent entendu parler mais qu’on lit seulement maintenant ». Ces livres représentent une part non négligeable de ma bibliothèque et de mes « lacunes de la honte » en tant que prof.e de lettres. Le genre de bouquins dont les collègues te parlent en salle des prof.e.s d’un air entendu parce qu’il est absolument impensable de ne pas les avoir dévorés… Dans ce cas deux solutions diamétralement opposées : la version lâche consiste à hocher la tête d’un air concerné et à répondre de façon suffisamment vague mais adroite pour laisser entendre que tu vois tout à fait de quoi on parle ; la version courageuse consiste à admettre très franchement que tu ne l’as jamais lu (mais que quand même il faudrait) et à attendre l’éventuel sourire de commisération de ton interlocutrice/teur en baissant la tête de l’air d’un.e gamin.e pris.e sur le fait alors qu’ielle dessine sur les murs de sa chambre (comment ça, ça sent le vécu ?). Le roman d’Harper Lee appartient à cette catégorie à cela près qu’en bon classique de la littérature étasunienne, il ne pouvait m’attirer les foudres que des prof.e.s de lettres ouvert.e.s à la littérature étrangère (là aussi, il existe deux espèces bien distinctes entre celleux qui ne jurent que par notre cher patrimoine littéraire français et les autres qui ont compris qu’ailleurs aussi on sait écrire et qu’en outre ça peut être intéressant/enrichissant de se décentrer). Toutes ces digressions pour dire que j’avais maintes fois entendu citer Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur sans jamais l’avoir lu en dépit de mon envie. Ma belle-mère (encore elle ! En même temps j’ai rarement vu quelqu’un.e lire autant et aussi vite) me l’a conseillé et prêté il y a peu et je me suis donc – enfin – lancée.

Tant de choses ont déjà été écrites sur ce roman par des spécialistes de l’époque et de la littérature étasunienne que je vais certainement échouer à être originale. Cependant, si vous ne passez pas votre temps à lire des articles sur le sujet, voilà ce que j’en ai pensé : le roman est évidemment intéressant parce qu’il nous plonge dans l’atmosphère particulière d’une ville d’Alabama au cœur des années 1960 et le caractère du père de la narratrice – avocat commis d’office pour défendre un homme noir accusé de viol sur une blanche – est bien sûr central pour comprendre à quel point le livre a fait date. La morale qui le pousse à défendre cet homme quitte à se mettre toute sa communauté à dos est au centre de l’intrigue mais pas parce que le roman se pose comme politique. Au contraire, la force de l’œuvre est de n’arriver à cette question du racisme, de l’injustice et de la ségrégation que par un détour. L’histoire est celle de Scout, petite fille blanche qui se fiche bien de ces questions : en bonne privilégiée qu’elle est, elle ne se les pose pas et c’est à travers sa naïveté que la lectrice/le lecteur découvre l’envers de cette petite vie tranquille. Le roman est avant tout une ode à l’enfance, aux histoires qu’on s’invente, aux filtres qu’on superpose au quotidien morne des adultes pour le rendre plus excitant. On vit l’histoire à travers ce qu’en comprend Scout (mais aussi, habilement, à travers ce que la narratrice désormais plus âgée a compris depuis) et on suit ses réactions, ses émotions. Son amour pour son frère est touchant, tout comme sont à la fois révoltantes et hilarantes les scènes qui se déroulent à l’école. La relation entre le père et ses enfants est subtile et forte. Il s’agit enfin d’un roman d’apprentissage, de ceux qui narrent le renoncement qu’est l’entrée dans l’adolescence et dans un monde où il faut suivre des règles, des codes, des carcans.

Le livre se lit rapidement, la narration enfantine lui donne un ton léger et drôle, Scout est attachante, insolente et courageuse. L’aspect politique est complètement intégré à l’intrigue et donc romancé mais il n’en est pas moins témoin d’une époque ignoble dans l’histoire des États-Unis et dont il me semble essentiel d’avoir connaissance pour comprendre ce qui s’y passe depuis et encore aujourd’hui. La « justice » qui est rendue dans ce roman sorti en 1960 est-elle très différente de nombreuses affaires actuelles aux États-Unis comme ailleurs ? Pour autant, on ne ressort pas de cette lecture uniquement révolté.e, magiquement on en émerge aussi nostalgique des jolis moments de l’enfance.