Underground railroad de Colson Whitehead

Après un an sans réussir à écrire, me revoici. L’année scolaire fut intense et mouvementée entre la découverte du collège, la gestion de classes un peu sportives, le confinement et le retour sous protocole sanitaire strict…

J’ai eu envie de recommencer à écrire par un article de littérature et non de littérature jeunesse. Ce roman de littérature États unienne fait référence à un réseau clandestin à l’œuvre aux États-Unis et qui tentait de permettre à des esclaves de fuir les États du Sud. Ici l’auteur suit le parcours d’une jeune esclave, une jeune femme qui tente de fuir la plantation dans laquelle elle a passé toute sa vie suite à la proposition d’un nouvel arrivé parmi les esclaves, dans les États du Sud avant la guerre de Sécession. Le lecteur s’identifie évidemment à Cora dont ielle suit toute l’existence depuis sa naissance jusqu’à sa fuite à 16 ans. Les souffrances de la jeune fille, ses pensées, ses hésitations mais aussi sa force de caractère sont le cœur du roman tandis que son parcours au long des différents États traversés en constitue la tête, la cruelle fresque historique.

Le roman est extrêmement dur, il est cru et réaliste dans les descriptions des supplices subis par les esclaves sur les plantations, dans les descriptions des lynchages, des pendaisons et de toutes les atrocités réservées aux esclaves en fuite ou à celles et ceux qui essayaient de les y aider. Le roman est haletant et souvent insoutenable mais extrêmement bien mené.

Dans tout ce réalisme, la seule fantaisie que se permet l’auteur est l’exploitation qu’il choisit de faire de l’underground railroad qu’il transforme en véritable chemin de fer souterrain. Ce choix qui pourrait être gênant rend l’histoire plus haletante et rythmée encore sans nuire pour autant à la réalité historique. Une fois que le lecteur a accepté la transposition de cette métaphore en élément tangible du récit, l’horreur bien réelle de l’esclavage demeure ainsi que l’hommage à toutes celles et ceux qui luttèrent contre au péril de leurs vies.

J’ai lu le roman il y a plusieurs mois, près d’un an mais il résonne tant avec l’actualité qu’il me semblait essentiel de présenter celui-ci.

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse de Louise Erdrich

Aujourd’hui j’ai envie de parler d’un roman que j’ai lu il y a un petit moment déjà mais qui m’a vraiment marquée. Offert par ma belle-mère pour mon anniversaire il y a quelques années, je l’ai commencé plusieurs fois sans le terminer. Il y a des livres comme ça qui sont un peu « maudits » : j’avais beau réellement adorer le roman, il y avait toujours un moment où je devais le laisser de côté pour m’occuper d’autre chose. Un jour j’ai décidé de le reprendre et là je l’ai lu d’une traite en dépit de son épaisseur.

Je peux difficilement résumer le sujet du roman sans révéler des éléments-clés, je m’en tiendrai donc au plus simple : l’histoire se déroule dans une réserve indienne, chez les Ojibwés du Dakota du Nord. Un prêtre est dépêché par le Vatican pour enquêter sur les éléments qui permettraient de canoniser une femme, soeur Léopolda, issue d’une des branches tribales, convertie au catholicisme mais dont la personnalité et la vie sont sujettes à des rumeurs contradictoires. Le prêtre de la réserve, le père Damien paraît détenir plusieurs clefs du mystère, il a d’ailleurs sollicité le Vatican à de très nombreuses reprises au sujet de certains événements survenus dans la réserve. L’envoyé du Saint Père va tenter de comprendre quelles sont les réticences de son confrère à la canonisation de la soeur Léopolda, ce faisant il va remuer de nombreux fantômes et aspects troubles de la vie du père Damien et de la population de la réserve.

Le récit est foisonnant, le personnage central, complexe et subtil, a un très lourd secret à cacher mais pas à la lectrice/au lecteur, aux autres personnages : j’ai trouvé ce parti pris vraiment passionnant, il rend la tension plus subtile mais bien réelle. On ne se pose pas vraiment de questions sur ce qu’on va découvrir mais sur ce qui arrivera si le secret du père Damien est révélé. Tout autour de cette intrigue centrale se déroule l’intrigue officielle : celle qui concerne la canonisation de Léopolda, c’est de celle-ci que vont découler les récits liés à l’histoire des familles présentes sur le territoire de la réserve. Louise Erdrich maîtrise son sujet : elle-même d’ascendance partiellement Ojibwée, elle connaît l’histoire et les traditions de ce peuple. Elle connaît également celle des États-Unis et des réserves, de leur mise en place à leur perpétuation aujourd’hui. Le roman est un chant d’amour et de nostalgie : il dit la révolte de celles et ceux qui refusent de s’acculturer, il dit la douleur de celles et ceux qui se sentent appartenir à deux cultures dont l’une écrase l’autre, il dit la force de l’amitié et du respect entre des êtres qui n’ont en commun que l’essentiel : leur humanité, il dit la complexité des êtres. J’ai depuis lu deux autres romans de Louise Erdrich (sur lesquels j’écrirai plus longuement car chacun mérite un article complet), j’ai retrouvé chaque fois ces thèmes servis par une écriture tantôt absolument drôle et tendre, tantôt incisive et dramatique (au sens noble du terme). Les personnages sont attachant.e.s parce que profondément humain.e.s même les lâches et les vil.e.s. Les histoires des diverses familles peuvent être un peu difficile à suivre mais le roman comporte un arbre généalogique qui est d’une aide précieuse. La fin est pour moi à l’image du reste : à la fois grandiose et simple.

J’ai donc eu un énorme coup de cœur pour ce roman tant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il nous enseigne sur un peuple qu’on ne connaît généralement pas. Et évidemment j’ai adoré le père Damien et son secret, si vous le lisez vous saurez pourquoi…

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee

Aujourd’hui, je me lance dans la catégorie « ces classiques dont on a souvent entendu parler mais qu’on lit seulement maintenant ». Ces livres représentent une part non négligeable de ma bibliothèque et de mes « lacunes de la honte » en tant que prof.e de lettres. Le genre de bouquins dont les collègues te parlent en salle des prof.e.s d’un air entendu parce qu’il est absolument impensable de ne pas les avoir dévorés… Dans ce cas deux solutions diamétralement opposées : la version lâche consiste à hocher la tête d’un air concerné et à répondre de façon suffisamment vague mais adroite pour laisser entendre que tu vois tout à fait de quoi on parle ; la version courageuse consiste à admettre très franchement que tu ne l’as jamais lu (mais que quand même il faudrait) et à attendre l’éventuel sourire de commisération de ton interlocutrice/teur en baissant la tête de l’air d’un.e gamin.e pris.e sur le fait alors qu’ielle dessine sur les murs de sa chambre (comment ça, ça sent le vécu ?). Le roman d’Harper Lee appartient à cette catégorie à cela près qu’en bon classique de la littérature étasunienne, il ne pouvait m’attirer les foudres que des prof.e.s de lettres ouvert.e.s à la littérature étrangère (là aussi, il existe deux espèces bien distinctes entre celleux qui ne jurent que par notre cher patrimoine littéraire français et les autres qui ont compris qu’ailleurs aussi on sait écrire et qu’en outre ça peut être intéressant/enrichissant de se décentrer). Toutes ces digressions pour dire que j’avais maintes fois entendu citer Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur sans jamais l’avoir lu en dépit de mon envie. Ma belle-mère (encore elle ! En même temps j’ai rarement vu quelqu’un.e lire autant et aussi vite) me l’a conseillé et prêté il y a peu et je me suis donc – enfin – lancée.

Tant de choses ont déjà été écrites sur ce roman par des spécialistes de l’époque et de la littérature étasunienne que je vais certainement échouer à être originale. Cependant, si vous ne passez pas votre temps à lire des articles sur le sujet, voilà ce que j’en ai pensé : le roman est évidemment intéressant parce qu’il nous plonge dans l’atmosphère particulière d’une ville d’Alabama au cœur des années 1960 et le caractère du père de la narratrice – avocat commis d’office pour défendre un homme noir accusé de viol sur une blanche – est bien sûr central pour comprendre à quel point le livre a fait date. La morale qui le pousse à défendre cet homme quitte à se mettre toute sa communauté à dos est au centre de l’intrigue mais pas parce que le roman se pose comme politique. Au contraire, la force de l’œuvre est de n’arriver à cette question du racisme, de l’injustice et de la ségrégation que par un détour. L’histoire est celle de Scout, petite fille blanche qui se fiche bien de ces questions : en bonne privilégiée qu’elle est, elle ne se les pose pas et c’est à travers sa naïveté que la lectrice/le lecteur découvre l’envers de cette petite vie tranquille. Le roman est avant tout une ode à l’enfance, aux histoires qu’on s’invente, aux filtres qu’on superpose au quotidien morne des adultes pour le rendre plus excitant. On vit l’histoire à travers ce qu’en comprend Scout (mais aussi, habilement, à travers ce que la narratrice désormais plus âgée a compris depuis) et on suit ses réactions, ses émotions. Son amour pour son frère est touchant, tout comme sont à la fois révoltantes et hilarantes les scènes qui se déroulent à l’école. La relation entre le père et ses enfants est subtile et forte. Il s’agit enfin d’un roman d’apprentissage, de ceux qui narrent le renoncement qu’est l’entrée dans l’adolescence et dans un monde où il faut suivre des règles, des codes, des carcans.

Le livre se lit rapidement, la narration enfantine lui donne un ton léger et drôle, Scout est attachante, insolente et courageuse. L’aspect politique est complètement intégré à l’intrigue et donc romancé mais il n’en est pas moins témoin d’une époque ignoble dans l’histoire des États-Unis et dont il me semble essentiel d’avoir connaissance pour comprendre ce qui s’y passe depuis et encore aujourd’hui. La « justice » qui est rendue dans ce roman sorti en 1960 est-elle très différente de nombreuses affaires actuelles aux États-Unis comme ailleurs ? Pour autant, on ne ressort pas de cette lecture uniquement révolté.e, magiquement on en émerge aussi nostalgique des jolis moments de l’enfance.