Nickel boys de Colson Whitehead

On voit beaucoup d’articles ces derniers temps sur ce roman de Colson Whitehead qui a obtenu un prix Pulitzer bien mérité. Je n’ai pas la prétention d’écrire quelque chose de plus complet ou intéressant, au contraire et je vous invite à en lire le plus possible sur cet auteur. France culture lui a également consacré des émissions.

J’avais juste envie de parler de ce livre parce qu’il m’a plu et m’a touchée. Je l’ai acheté parce que j’avais beaucoup aimé Underground railroad. Nickel boys ne m’a pas déçue. Colson Whitehead part encore une fois de faits réels pour créer son histoire : du scandale suscité par la découverte des horribles sévices infligés aux pensionnaires d’une maison de redressement aux États-Unis, il tire les lieux et le décor de sa Nickel Academy. Envoyé par erreur judiciaire et racisme ordinaire dans la section noire de cet établissement de correction, Elwood, jeune noir idéaliste et brillant élève, exalté par Martin Luther King et la lutte pour les droits civiques, va se trouver confronté à un quotidien de violence et d’injustice. Il se lie d’amitié avec un autre pensionnaire, au caractère pragmatique et désabusé, Turner. Chacun tente de résister à ce qu’ils subissent à la Nickel Academy à sa propre manière.

Colson Whitehead dénonce encore, dans ce nouveau roman, les crimes racistes des États-Unis, ceux du quotidien et de l’ordinaire, ceux qui se cachent sous des apparences de bonnes œuvres. Elwood est particulièrement attachant de par son idéalisme et sa fragilité qui offre pourtant une résistance obstinée à l’injustice. La cruauté, la perversité, la complaisance ou l’aveuglement des surveillants ou autres membres du personnels sont parfaitement abjects et suscitent un dégoût et une colère permanente à la lecture de cette histoire.

Le dénouement ne peut être que terrible, il est bien amené et la construction du roman est très habile, elle tient le lecteur en alerte et en haleine.

Comme le précédent roman de Colson Whitehead, il n’est pas à lire si vous recherchez une lecture légère et joyeuse. Il semble en revanche recommandé si vous aimez comme moi les romans dans la veine de Toni Morrison, la littérature noire états-unienne et les romanciers talentueux qui savent dire l’amitié et l’espoir au cœur de la violence la plus sordide.

Throwback Thursday livresque

Conçu sur le même principe que le Throwback Thursday d’Instagram, Bettie du blog Bettie Rose Books a pris l’initiative d’en faire un rendez-vous livresque en 2016. Le but est de parler chaque jeudi d’un livre « ancien » de notre bibliothèque en fonction d’un thème donné. Bettie a passé le flambeau, désormais le récap’ des liens se fait sur le blog my-bOoks.com. Venez y participer.

Thème de cette semaine, 27 juin : Musique

Ça y est je me lance dans le « Throwback Thursday livresque », en espérant que j’arrive à être suffisamment assidue pour le faire chaque jeudi…

Aujourd’hui je voudrais donc parler du roman La double vie d’Anna Song de Minh Tran Huy. J’ai emprunté ce roman l’an passé au CDi d’un des lycées dans lesquels je travaillais, après avoir lu un autre roman de cet autrice qui m’avait bien plu. Dans celui qui nous intéresse ici la romancière part d’une histoire vraie, celle de l’affaire autour de la pianiste Joyce Hatto, et nous entraîne dans le monde de la musique, centre de la vie d’Anna. Celle-ci est une héroïne au destin tragique qui n’a jamais pu faire carrière après une mystérieuse atteinte de sa main, l’empêchant de jouer puis à une grave maladie qui l’a affaiblie jusqu’à sa mort précoce. Son mari, Paul Desroches, narrateur de l’histoire est devenu son agent et lui a fait enregistrer des milliers de morceaux dans leur propriété isolée. Ces morceaux ont révélé au public connaisseur une artiste de génie, mystérieuse et insaisissable. L’engouement est devenu spectaculaire mais peu après la mort d’Anna, des soupçons naissent sur l’authenticité de ces enregistrements et un scandale éclate.

Le roman fonctionne sous la forme d’un récit rétrospectif mené par Paul : il retrace l’histoire de son amour pour Anna et sa musique, depuis leur enfance en passant par leur séparation lors du départ d’Anna à l’étranger et jusqu’à sa mort. Ce récit est entrecoupé de coupures de journaux sur l’affaire Anna Song.

Le roman aborde tout à la fois les thèmes de la solitude, de la musique, du déracinement, de l’amour inconditionnel et absolu. On y découvre comme dans d’autres écrits de Minh Tran Huy la difficulté de l’exil des familles vietnamiennes. Surtout, on y lit la passion dévorante d’Anna pour la musique et celle de Paul pour Anna, la musicienne qui a sauvé son enfance triste et donné par ses interprétations du sens à sa vie.

La fin est amenée très délicatement et elle est d’une nostalgie et d’une mélancolie poignantes.

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse de Louise Erdrich

Aujourd’hui j’ai envie de parler d’un roman que j’ai lu il y a un petit moment déjà mais qui m’a vraiment marquée. Offert par ma belle-mère pour mon anniversaire il y a quelques années, je l’ai commencé plusieurs fois sans le terminer. Il y a des livres comme ça qui sont un peu « maudits » : j’avais beau réellement adorer le roman, il y avait toujours un moment où je devais le laisser de côté pour m’occuper d’autre chose. Un jour j’ai décidé de le reprendre et là je l’ai lu d’une traite en dépit de son épaisseur.

Je peux difficilement résumer le sujet du roman sans révéler des éléments-clés, je m’en tiendrai donc au plus simple : l’histoire se déroule dans une réserve indienne, chez les Ojibwés du Dakota du Nord. Un prêtre est dépêché par le Vatican pour enquêter sur les éléments qui permettraient de canoniser une femme, soeur Léopolda, issue d’une des branches tribales, convertie au catholicisme mais dont la personnalité et la vie sont sujettes à des rumeurs contradictoires. Le prêtre de la réserve, le père Damien paraît détenir plusieurs clefs du mystère, il a d’ailleurs sollicité le Vatican à de très nombreuses reprises au sujet de certains événements survenus dans la réserve. L’envoyé du Saint Père va tenter de comprendre quelles sont les réticences de son confrère à la canonisation de la soeur Léopolda, ce faisant il va remuer de nombreux fantômes et aspects troubles de la vie du père Damien et de la population de la réserve.

Le récit est foisonnant, le personnage central, complexe et subtil, a un très lourd secret à cacher mais pas à la lectrice/au lecteur, aux autres personnages : j’ai trouvé ce parti pris vraiment passionnant, il rend la tension plus subtile mais bien réelle. On ne se pose pas vraiment de questions sur ce qu’on va découvrir mais sur ce qui arrivera si le secret du père Damien est révélé. Tout autour de cette intrigue centrale se déroule l’intrigue officielle : celle qui concerne la canonisation de Léopolda, c’est de celle-ci que vont découler les récits liés à l’histoire des familles présentes sur le territoire de la réserve. Louise Erdrich maîtrise son sujet : elle-même d’ascendance partiellement Ojibwée, elle connaît l’histoire et les traditions de ce peuple. Elle connaît également celle des États-Unis et des réserves, de leur mise en place à leur perpétuation aujourd’hui. Le roman est un chant d’amour et de nostalgie : il dit la révolte de celles et ceux qui refusent de s’acculturer, il dit la douleur de celles et ceux qui se sentent appartenir à deux cultures dont l’une écrase l’autre, il dit la force de l’amitié et du respect entre des êtres qui n’ont en commun que l’essentiel : leur humanité, il dit la complexité des êtres. J’ai depuis lu deux autres romans de Louise Erdrich (sur lesquels j’écrirai plus longuement car chacun mérite un article complet), j’ai retrouvé chaque fois ces thèmes servis par une écriture tantôt absolument drôle et tendre, tantôt incisive et dramatique (au sens noble du terme). Les personnages sont attachant.e.s parce que profondément humain.e.s même les lâches et les vil.e.s. Les histoires des diverses familles peuvent être un peu difficile à suivre mais le roman comporte un arbre généalogique qui est d’une aide précieuse. La fin est pour moi à l’image du reste : à la fois grandiose et simple.

J’ai donc eu un énorme coup de cœur pour ce roman tant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il nous enseigne sur un peuple qu’on ne connaît généralement pas. Et évidemment j’ai adoré le père Damien et son secret, si vous le lisez vous saurez pourquoi…

Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa

J’ai choisi ce roman en explorant la librairie « Raconte moi la Terre », située juste à côté de la place Bellecour à Lyon. J’avais lu un article dessus sans me souvenir où et quand et je m’étais dit que j’aimerais bien le lire. Le roman a eu un bon succès lors de sa parution et il a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique primée à Cannes (du coup maintenant je suis assez curieuse de voir celle-ci !).

Ce qui m’a attiré vers ce livre, c’est tout d’abord une curiosité et un goût personnels pour les romans japonais. Je n’en ai pas lu énormément mais tous ceux qui sont passés entre mes mains de lectrice m’ont fait le même effet : un agréable sentiment de décalage qui attise l’envie de percer une sorte de mystère. Je n’ai jamais mis les pieds au Japon et je m’en fais donc une image certainement très déformée et formatée : j’imagine un pays de contraste entre tradition et modernité, où l’onirisme le plus fou côtoie la technologie la plus avancée. Cette vision est sans doute stéréotypée mais les quelques romans japonais qui m’ont plu m’ont vraiment confirmée dans ce ressenti.

Celui de Durian Sukegawa n’y échappe pas et il m’a séduite par sa poésie sur fond de pragmatisme. Les personnages évoluent dans des conditions et une société qui sont très loin d’être tendre avec elleux et pourtant c’est la beauté et la poésie qui l’emportent. Il y est question de cuisine, d’écoute et d’attention aux choses et aux êtres, et il y est question de préjugés et d’isolement. C’est l’histoire d’une rencontre aussi. Tous ces éléments m’ont touchée. Le roman est court et se lit très vite. On le referme avec une sorte de mélancolie et avec en tête l’image des cerisiers du Japon en pleine floraison. J’ai pensé pendant toute ma lecture aux jolies photographies prises par mon amie globe-trotteuse dont vous pouvez vous délecter ici, si vous aimez les récits de voyage : http://www.la-flaneuse.com/2016/03/31/nara-et-decouverte-dosaka/