Le restaurant de l’amour retrouvé / La Papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa

On ne se refait pas… encore des romans japonais ! Un petit article pour vous parler de deux des romans d’Ito Ogawa, Le restaurant de l’amour retrouvé et La Papeterie Tsubaki. L’ordre de publication est celui-ci mais je les ai lus dans l’ordre inverse. J’ai en effet découvert La Papeterie Tsubaki en flânant chez « Raconte moi la terre » (http://www.racontemoilaterre.com/) qui consacrait à ce moment-là une de ses vitrines au Japon. Le roman était estampillé d’un bandeau indiquant qu’il s’agissait de l’auteur du Restaurant de l’amour retrouvé, best-seller. En lisant la quatrième de couverture j’ai été séduite par l’idée d’une histoire assez légère mais qui me plongerait dans l’univers d’une papeterie où l’héroïne ferait l’apprentissage de la vie d’écrivaine publique, héritée de sa grand-mère. J’ai retrouvé dans ce livre ce qui me plaît et m’attire dans la littérature japonaise : quelque chose de déroutant pour la lectrice occidentale que je suis, un univers où des traditions ancestrales semblent s’allier en toute simplicité à la modernité, une certaine lenteur apaisée dans le passage du temps, une philosophie de l’humilité et de la simplicité chez la protagoniste qui toutefois reste une personne dotée d’un caractère affirmé et qui se sent parfois incomprise. J’ai aimé le détail des descriptions concernant la calligraphie et les règles propres aux écrits japonais, le temps passé par le personnage à choisir le papier, l’encre, le type de stylo ou de pinceau, les formulations adapté.e.s à chaque circonstance. Le choix d’insérer la version japonaise de chaque lettre est à mon avis précieux et intelligent, il permet au lecteur de mieux visualiser ce qui a été décrit par la narratrice. Enfin, les romans qui entremêlent petites histoires anecdotiques et intrigue principale m’ont toujours plu, c’est aussi ce qui fait le charme de celui-ci.

Comme cette lecture m’avait laissée agréablement légère, j’ai décidé de me procurer le fameux Restaurant de l’amour retrouvé puisqu’il avait fait le succès de l’autrice. Il s’agit cette fois d’une jeune femme qui, suite à une rupture, devenue muette, se retrouve à vivre chez sa mère qu’elle a quittée dix ans plus tôt parce qu’elles ne s’entendaient pas. Elle décide d’ouvrir un restaurant un peu particulier…

Les deux romans possèdent de nombreux points communs : ils mettent en scène des jeunes femmes d’une vingtaine d’années qui reviennent sur les traces de leur passé alors qu’elles l’avaient délibérément laissé derrière elles. Toutes deux avaient choisi une vie citadine assez moderne et elle se retrouvent dans une existence beaucoup plus simple, monotone, routinière. Cette existence tourne autour de l’écriture pour l’une, de la cuisine pour l’autre mais toujours dans le but de mettre un don au service des autres, et au-delà même : au service d’une forme de bonheur simple, d’harmonie retrouvée. Dans les deux cas, les romans comportent assez peu de personnages secondaires, ceux-ci sont attachants mais pas nécessairement complexes. Globalement, le schéma narratif surprend par rapport à la plupart des romans occidentaux : il n’y a pas réellement de péripéties avec un début, un point culminant et une fin, il s’agit plutôt d’une tranche de vie, d’un moment-clé dans une existence, d’un apprentissage. De ce fait il n’y a pas non plus réellement d’obstacles à surmonter ou d’opposants comme on peut souvent en trouver dans les romans ; les deux jeunes femmes résolvent finalement davantage de choses avec elles-mêmes à travers leur rapport aux autres. Le Restaurant de l’amour retrouvé est aussi et surtout un livre à dévorer quasiment littéralement, les plats préparés par Rinco donnent une envie immédiate de les déguster, c’est une ode à la cuisine à la fois simple et raffinée, traditionnelle et multiculturelle. J’ai salivé bien des fois… Petit avertissement cependant pour les lectrices/lecteurs végétarien.ne.s ou végan.e.s : la fin du roman présente une scène qui peut être choquante ou difficile à supporter si on refuse par conviction de mettre à mort et manger des animaux.

Publicités

Flora Banks d’Emily Barr

Puisque je suis lancée sur la littérature jeunesse, je continue avec ce très chouette roman britannique d’Emily Barr.

L’intrigue repose sur un élément central : l’amnésie de la jeune protagoniste, Flora, 17 ans. Celle-ci souffre d’amnésie antérograde depuis une opération lorsqu’elle avait 10 ans, elle ne se souvient de rien au-delà de deux ou trois heures. La narration nous plonge directement dans le quotidien de Flora au moment où il bascule car elle va réussir à conserver un souvenir, ce qui va déclencher toutes les péripéties du roman. Le début de l’intrigue est volontairement répétitif puisque toutes les deux ou trois heures Flora doit relire ses diverses notes pour comprendre ce qui lui arrive, on a donc incessamment l’impression de repartir à zéro. L’habileté de la construction narrative repose sur cette subjectivité : le lecteur/la lectrice se retrouve prisonnier.e de la condition de Flora, il la subit lui aussi tout en sachant déjà ce qui s’est passé avant. Ce double niveau de lecture est parfait : on éprouve de l’empathie pour la protagoniste, on ressent sa frustration puisque ce que nous savons de plus qu’elle ne nous sert à rien, tout piétine avec elle et on voudrait sans cesse pouvoir l’aider. Cependant la jeune fille va s’avérer bien plus forte qu’elle ne le semblait au début du récit. Et alors que l’histoire s’accélère on a peur pour Flora, on éprouve une irrésistible angoisse de savoir comment va se solder toute son entreprise. Les personnages secondaires sont intéressants également, on découvre diverses facettes des un.e.s et des autres au fil de la lecture, pressenties et faisant tout de même l’effet de révélations lorsque c’est au personnage d’y être confrontée.

Le roman se lit très vite en dépit de son épaisseur, il me semble donc facilement abordable même pour des adolescent.e.s qui ne sont pas des lecteurs/lectrices aguerri.e.s car l’histoire est vraiment prenante.

La Passe-miroir de Christelle Dabos

Je lis généralement très très peu de littérature jeunesse, et ma belle-mère m’a prouvé ces dernières années que c’était un grand tort et une grande perte. J’essaie donc de rattraper un peu le temps perdu et grâce à ses conseils avisés, j’ai pu faire de belles découvertes ces derniers mois. La Passe-miroir de Christelle Dabos est sans doute la meilleure d’entre elles.

Il s’agit d’un roman en quatre tomes, l’ultime volet de cette série étant encore à paraître… On y suit les aventures d’Ophélie, héroïne malgré elle qui vit dans un univers éclaté, faits d’arches flottantes qui sont les vestiges d’un « ancien monde » frappé par une mystérieuse « Déchirure » plusieurs siècles auparavant. Chaque arche a ses particularités dans un monde où la plupart des individus possèdent des pouvoirs légués par leurs « Esprits de famille », d’étranges personnages immortels dont Ophélie va découvrir au fur et à mesure de son histoire certaines particularités. L’histoire commence alors qu’elle se retrouve fiancée à un habitant d’une autre arche, bien différente de la sienne, et ce contre sa volonté, pour d’obscures raisons diplomatiques. Je n’en dis pas plus sur le contenu précis de l’intrigue parce qu’un des aspects qui m’a vraiment plu dans cette série, c’est justement la façon dont Christelle Dabos révèle subtilement, progressivement, la richesse de l’univers qu’elle a créé. On se retrouve très vite emporté.e par les péripéties subies, vécues ou même provoquées par la jeune Ophélie. L’héroïne est très attachante, naïve au départ mais loin d’être niaise, maladroite mais pugnace, curieuse et intelligente. L’auteure a su créer une galerie de personnages intrigants et souvent plus profonds qu’ils ne le semblent au début du récit. Le style est simple et facile à lire en apparence mais on s’aperçoit assez vite que l’écriture est fluide justement parce qu’elle est maîtrisée (c’est notamment frappant lorsqu’on compare avec d’autres romans pour la jeunesse).

La série de romans est classée en littérature jeunesse mais elle concerne de bons lecteurs, je dirais de grands adolescents du fait de la richesse de l’univers proposé. Elle est d’après moi parfaitement adaptée pour un public adulte, je l’ai dévorée avec un immense plaisir et j’attends très très impatiemment la fin. À lire si vous aimez les mondes fantaisistes, les quêtes où les révélations ne sont pas des effets de manche mais le maillage bien serré d’un véritable univers.

Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa

J’ai choisi ce roman en explorant la librairie « Raconte moi la Terre », située juste à côté de la place Bellecour à Lyon. J’avais lu un article dessus sans me souvenir où et quand et je m’étais dit que j’aimerais bien le lire. Le roman a eu un bon succès lors de sa parution et il a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique primée à Cannes (du coup maintenant je suis assez curieuse de voir celle-ci !).

Ce qui m’a attiré vers ce livre, c’est tout d’abord une curiosité et un goût personnels pour les romans japonais. Je n’en ai pas lu énormément mais tous ceux qui sont passés entre mes mains de lectrice m’ont fait le même effet : un agréable sentiment de décalage qui attise l’envie de percer une sorte de mystère. Je n’ai jamais mis les pieds au Japon et je m’en fais donc une image certainement très déformée et formatée : j’imagine un pays de contraste entre tradition et modernité, où l’onirisme le plus fou côtoie la technologie la plus avancée. Cette vision est sans doute stéréotypée mais les quelques romans japonais qui m’ont plu m’ont vraiment confirmée dans ce ressenti.

Celui de Durian Sukegawa n’y échappe pas et il m’a séduite par sa poésie sur fond de pragmatisme. Les personnages évoluent dans des conditions et une société qui sont très loin d’être tendre avec elleux et pourtant c’est la beauté et la poésie qui l’emportent. Il y est question de cuisine, d’écoute et d’attention aux choses et aux êtres, et il y est question de préjugés et d’isolement. C’est l’histoire d’une rencontre aussi. Tous ces éléments m’ont touchée. Le roman est court et se lit très vite. On le referme avec une sorte de mélancolie et avec en tête l’image des cerisiers du Japon en pleine floraison. J’ai pensé pendant toute ma lecture aux jolies photographies prises par mon amie globe-trotteuse dont vous pouvez vous délecter ici, si vous aimez les récits de voyage : http://www.la-flaneuse.com/2016/03/31/nara-et-decouverte-dosaka/

Pourquoi ce blog ?

Alors, comme j’ai souvent un train de retard (ou 12 en l’occurrence), voilà, je crée mon blog, 15ans après la mode…

J’aime bien la forme du blog, même si je n’ai jamais pu m’astreindre longtemps à tenir un journal l’idée me plaît. En lisant des blogs ou en visitant des sites d’ami.e.s ou de connaissances j’ai réalisé que ça me faisait envie, de partager des expériences.

Ces dernières années, avec mes élèves, j’essaie de trouver un moyen de leur faire lire des livres vers lesquels ielles n’iraient pas spontanément ou tout simplement j’essaie de leur mettre des livres entre les mains. J’ai pu constater que beaucoup d’entre elleux ne lisent pas… Soit parce qu’ielles n’y sont pas habitué.e.s, soit parce qu’ielles en ont été dégouté.e.s. J’ai fait un très triste constat pour une prof de lettres : énormément d’entre elleux m’ont dit avoir aimé lire jusqu’au collège. Puis, avec les lectures obligatoires, ielles se sont éloigné.e.s des livres. Alors bien sûr ielles sont aussi rentré.e.s dans l’ adolescence, ont eu d’autres préoccupations, sont devenu.e.s accro aux réseaux sociaux. Mais pas seulement. Ce qu’ielles m’ont dit/écrit aussi c’est qu’être dépossédé.e.s du choix, du goût, de ce qui spontanément nous fait aller vers tel livre pour s’en voir imposer un et bien ça rend passif.ve.s, et par extension ça tue l’envie. Dans mon métier je cherche comment (re)donner le goût de lire, comment (re)créer l’attrait pour la littérature. Parce que je crois que la littérature peut beaucoup. Je le crois par expérience, je le crois parce que je l’ai lu et vu chez d’autres. La littérature aide à rêver, à fuir, à affronter, à se construire, à vivre, à survivre parfois, à se sentir compris.e.

Voilà pourquoi à titre personnel j’ai envie de partager avec celleux qui le souhaitent aussi mes expériences de lectrice. Parce que beaucoup de mes meilleures lectures sont des partages : celles que quelqu’un.e que j’aime et je respecte m’a conseillée, celle qu’un.e libraire a mise en avant, celle qu’un.e professeur.e documentaliste a mise en avant, celle qu’un.e bibliothécaire a mise en avant, celle que je lis à mes enfants, celle que mes parents m’ont lue, celle que je lis avec mon amoureux à haute voix, celle que je conseille à mes élèves, celle dont je lis le début à mes élèves et que je leur prête ensuite, etc. Pennac finit Chagrin d’école sur l’idée que pour bien enseigner il faut aimer, Beauvoir dit que la littérature nous aide à dépasser ce qui fait de nous des êtres solitaires. Je crois qu’ielles ont tou.te.s les deux raison, profondément.

Si vous êtes encore là après ce grand laïus pontifiant je crois que je vous aime déjà ! Je ne sais pas encore quelle.s forme.s prendront les articles et je suis preneuse de toutes les suggestions.

Parmi mes sources d’inspiration et pour des critiques littéraires régulières et complètes, y compris sur les dernières parutions, je vous invite à aller visiter ce blog : https://livresque78.wordpress.com/a-propos/

P. S. : j’emploie l’écriture inclusive par choix et par conviction. À bon.ne.s entendeu.r.ses…