Le Sel de nos larmes de Ruta Sepetys

Je n’ai pas pu publier grand chose ces derniers temps car j’ai appris que je serai affectée en collège à la rentrée. Du coup grosse grosse panique à bord pour moi qui n’ai eu que des lycéens et BTS depuis mes débuts. Mais toute chose ayant ses avantages et ses inconvénients, j’en profite pour me plonger dans la littérature jeunesse (et le blog avec !). J’ai donc envie d’écrire sur plusieurs romans lus ces derniers jours mais je vais commencer par le dernier en date, qui ne laisse pas du tout indemne.

Le livre de Ruta Sepetys est son troisième roman, elle avait gagné de nombreux prix avec un premier roman jeunesse historique en 2014, Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, que j’ai maintenant très envie de lire. Ce premier roman suit une famille lituanienne déportée dans un goulag.

Le Sel de nos larmes est également un roman historique, inspiré par la plus grande catastrophe maritime ayant eu lieu à ce jour, pourtant méconnue : le torpillage du Wilhelm Gustloff, un paquebot allemand qui évacuait des soldats blessés, quelques dignitaires nazis mais surtout des milliers de réfugiés fuyant l’avancée des troupes soviétiques en Prusse orientale et son lot de pillages, viols, carnages. Comme l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs et que la découverte de la Shoah a évidemment traumatisé les témoins de l’époque, cette tragédie humaine a longtemps été passée sous silence. Ruta Sepetys choisit dans son roman de donner à entendre des voix oubliées à travers les personnages de quatre adolescents ou très jeunes adultes. Leurs destinées vont se croiser et se lier dans les jours qui précèdent le naufrage jusqu’à l’événement lui-même. Joana, jeune infirmière, est lituanienne rapatriée en Allemagne au début de la guerre par une famille qui craignait la déportation au goulag. Florian, prussien, est un mystérieux jeune restaurateur d’art qui s’est octroyée une mission vengeresse, il veut l’accomplir en dépit d’une grave blessure et des risques pour sa vie s’il est découvert. Emilia est une jeune polonaise envoyée travailler dans une ferme de Prusse orientale par sa famille qui craignait pour sa vie dans sa ville natale de Lwow, elle est perdue, traumatisée par tout ce qu’elle a vécu et pourtant courageuse et décidée. Alfred, quant à lui, est un jeune matelot complètement auto-endoctriné, ivre de propagande nazie, haïssant tous ceux qu’Hitler déteste, décidé à prouver à tous ceux dont il est un souffre-douleur du fait de sa lâcheté qu’il est un héros national, il rédige dans sa tête des lettres imaginaires à sa voisine d’enfance dont il semble éperdument amoureux.

Autour des quatre voix du roman gravitent quelques autres personnages attachants ou haïssables. Ruta Sepetys donne à entendre les voix de celles et ceux qui ont grandi dans la guerre, celles et ceux dont l’enfance et l’adolescence ont été ravagées par le conflit. À travers leur histoire apparaît un pan qu’on ne veut pas voir de l’Histoire des vaincu.e.s : les massacres et les exactions de l’armée rouge en marche vers l’Allemagne, la détresse de milliers de civils pris.es en étau entre les forces Alliées et celles de l’Axe. Les études les plus récentes estiment que plus de 9000 personnes se trouvaient à bord du paquebot, moins de 1000 ont été sauvées, parmi les victimes on dénombre entre 4 et 5000 enfants. Le roman est terrible de cruauté mais extrêmement humain, les relations qui se nouent entre certains des personnages sont très touchantes et rendent l’aspect historique intolérable : Joana, Florian, Emilia, Ingrid, Klaus, le cordonnier poète sont des personnages de fiction mais ils sont les doubles de tant de personnes réelles qu’on se répète inlassablement (comme à chaque ouvrage traitant des guerres humaines) que l’humanité est d’une monstruosité intolérable; puis on lit la solidarité, la fraternité, le sacrifice et la compassion qui habitent plusieurs de ces personnages, qui habitent tant de femmes et d’hommes réel.le.s. C’est à la fois horrible et magnifique.

Le roman s’adresse donc à des adolescents déjà bons lecteurs et il est difficile à supporter émotionnellement pour un public non averti. Il est tout à fait intéressant à lire pour des adultes. J’ai également beaucoup apprécié la postface dans laquelle l’auteure explique ses recherches et la genèse de son livre. Elle y dit que les voix des survivants peuvent hanter, on comprend pourquoi en lisant son roman, après l’avoir refermé il continue de m’habiter…

Throwback Thursday livresque

Conçu sur le même principe que le Throwback Thursday d’Instagram, Bettie du blog Bettie Rose Books a pris l’initiative d’en faire un rendez-vous livresque en 2016. Le but est de parler chaque jeudi d’un livre « ancien » de notre bibliothèque en fonction d’un thème donné. Bettie a passé le flambeau, désormais le récap’ des liens se fait sur le blog my-bOoks.com. Venez y participer.

Thème de cette semaine, 27 juin : Musique

Ça y est je me lance dans le « Throwback Thursday livresque », en espérant que j’arrive à être suffisamment assidue pour le faire chaque jeudi…

Aujourd’hui je voudrais donc parler du roman La double vie d’Anna Song de Minh Tran Huy. J’ai emprunté ce roman l’an passé au CDi d’un des lycées dans lesquels je travaillais, après avoir lu un autre roman de cet autrice qui m’avait bien plu. Dans celui qui nous intéresse ici la romancière part d’une histoire vraie, celle de l’affaire autour de la pianiste Joyce Hatto, et nous entraîne dans le monde de la musique, centre de la vie d’Anna. Celle-ci est une héroïne au destin tragique qui n’a jamais pu faire carrière après une mystérieuse atteinte de sa main, l’empêchant de jouer puis à une grave maladie qui l’a affaiblie jusqu’à sa mort précoce. Son mari, Paul Desroches, narrateur de l’histoire est devenu son agent et lui a fait enregistrer des milliers de morceaux dans leur propriété isolée. Ces morceaux ont révélé au public connaisseur une artiste de génie, mystérieuse et insaisissable. L’engouement est devenu spectaculaire mais peu après la mort d’Anna, des soupçons naissent sur l’authenticité de ces enregistrements et un scandale éclate.

Le roman fonctionne sous la forme d’un récit rétrospectif mené par Paul : il retrace l’histoire de son amour pour Anna et sa musique, depuis leur enfance en passant par leur séparation lors du départ d’Anna à l’étranger et jusqu’à sa mort. Ce récit est entrecoupé de coupures de journaux sur l’affaire Anna Song.

Le roman aborde tout à la fois les thèmes de la solitude, de la musique, du déracinement, de l’amour inconditionnel et absolu. On y découvre comme dans d’autres écrits de Minh Tran Huy la difficulté de l’exil des familles vietnamiennes. Surtout, on y lit la passion dévorante d’Anna pour la musique et celle de Paul pour Anna, la musicienne qui a sauvé son enfance triste et donné par ses interprétations du sens à sa vie.

La fin est amenée très délicatement et elle est d’une nostalgie et d’une mélancolie poignantes.

Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse de Louise Erdrich

Aujourd’hui j’ai envie de parler d’un roman que j’ai lu il y a un petit moment déjà mais qui m’a vraiment marquée. Offert par ma belle-mère pour mon anniversaire il y a quelques années, je l’ai commencé plusieurs fois sans le terminer. Il y a des livres comme ça qui sont un peu « maudits » : j’avais beau réellement adorer le roman, il y avait toujours un moment où je devais le laisser de côté pour m’occuper d’autre chose. Un jour j’ai décidé de le reprendre et là je l’ai lu d’une traite en dépit de son épaisseur.

Je peux difficilement résumer le sujet du roman sans révéler des éléments-clés, je m’en tiendrai donc au plus simple : l’histoire se déroule dans une réserve indienne, chez les Ojibwés du Dakota du Nord. Un prêtre est dépêché par le Vatican pour enquêter sur les éléments qui permettraient de canoniser une femme, soeur Léopolda, issue d’une des branches tribales, convertie au catholicisme mais dont la personnalité et la vie sont sujettes à des rumeurs contradictoires. Le prêtre de la réserve, le père Damien paraît détenir plusieurs clefs du mystère, il a d’ailleurs sollicité le Vatican à de très nombreuses reprises au sujet de certains événements survenus dans la réserve. L’envoyé du Saint Père va tenter de comprendre quelles sont les réticences de son confrère à la canonisation de la soeur Léopolda, ce faisant il va remuer de nombreux fantômes et aspects troubles de la vie du père Damien et de la population de la réserve.

Le récit est foisonnant, le personnage central, complexe et subtil, a un très lourd secret à cacher mais pas à la lectrice/au lecteur, aux autres personnages : j’ai trouvé ce parti pris vraiment passionnant, il rend la tension plus subtile mais bien réelle. On ne se pose pas vraiment de questions sur ce qu’on va découvrir mais sur ce qui arrivera si le secret du père Damien est révélé. Tout autour de cette intrigue centrale se déroule l’intrigue officielle : celle qui concerne la canonisation de Léopolda, c’est de celle-ci que vont découler les récits liés à l’histoire des familles présentes sur le territoire de la réserve. Louise Erdrich maîtrise son sujet : elle-même d’ascendance partiellement Ojibwée, elle connaît l’histoire et les traditions de ce peuple. Elle connaît également celle des États-Unis et des réserves, de leur mise en place à leur perpétuation aujourd’hui. Le roman est un chant d’amour et de nostalgie : il dit la révolte de celles et ceux qui refusent de s’acculturer, il dit la douleur de celles et ceux qui se sentent appartenir à deux cultures dont l’une écrase l’autre, il dit la force de l’amitié et du respect entre des êtres qui n’ont en commun que l’essentiel : leur humanité, il dit la complexité des êtres. J’ai depuis lu deux autres romans de Louise Erdrich (sur lesquels j’écrirai plus longuement car chacun mérite un article complet), j’ai retrouvé chaque fois ces thèmes servis par une écriture tantôt absolument drôle et tendre, tantôt incisive et dramatique (au sens noble du terme). Les personnages sont attachant.e.s parce que profondément humain.e.s même les lâches et les vil.e.s. Les histoires des diverses familles peuvent être un peu difficile à suivre mais le roman comporte un arbre généalogique qui est d’une aide précieuse. La fin est pour moi à l’image du reste : à la fois grandiose et simple.

J’ai donc eu un énorme coup de cœur pour ce roman tant pour ce qu’il raconte que pour ce qu’il nous enseigne sur un peuple qu’on ne connaît généralement pas. Et évidemment j’ai adoré le père Damien et son secret, si vous le lisez vous saurez pourquoi…

Pour quelques milliards et une roupie de Vikas Swarup

Un roman indien cette fois, acheté lui aussi chez « Raconte-moi la Terre ». C’est la couverture toute colorée qui m’a attirée car je cherchais un roman léger ou drôle. Il était recommandé par l’une des libraires et j’ai vu qu’il s’agissait de l’auteur de Slumdog Millionaire, je n’ai pas lu le livre mais j’ai beaucoup aimé l’adaptation cinématographique.

J’ai retrouvé avec ce roman le côté enlevé, le rythme par épisodes anecdotiques que j’avais apprécié dans Slumdog Millionaire, ainsi que certaines invraisemblances à la Bollywood habilement équilibrées par d’autres aspects beaucoup plus tragiques de l’histoire. Le tourbillon d’évènements incongrus dans lequel Sapna, l’héroïne, se trouve emportée est en fait mené de main de maître pour la conduire à certaines réponses essentielles. Ses aventures sont ancrées dans l’Inde d’aujourd’hui, ce qui est à la fois dépaysant et instructif pour la lectrice/le lecteur, l’essentiel de l’intrigue se déroule à Dehli avec quelques incursions par Mumbai, Nainital ou encore dans un petit village de l’Haryana. On s’attache vite à Sapna et on se laisse tout aussi rapidement entraîner dans des épisodes tour à tour farfelus, drôles, terribles et épiques. La force du roman réside dans cette alchimie bollywoodienne : on rit, on hausse les épaules et la seconde d’après on pleure ou on se ronge les ongles pour retomber dans le rire ou l’incrédulité.

J’ai particulièrement apprécié le rythme du dénouement et certaines de ses surprises, c’est de toute façon un livre qui se lit très vite, pressé.e qu’on est de savoir comment toute cette histoire va tourner.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee

Aujourd’hui, je me lance dans la catégorie « ces classiques dont on a souvent entendu parler mais qu’on lit seulement maintenant ». Ces livres représentent une part non négligeable de ma bibliothèque et de mes « lacunes de la honte » en tant que prof.e de lettres. Le genre de bouquins dont les collègues te parlent en salle des prof.e.s d’un air entendu parce qu’il est absolument impensable de ne pas les avoir dévorés… Dans ce cas deux solutions diamétralement opposées : la version lâche consiste à hocher la tête d’un air concerné et à répondre de façon suffisamment vague mais adroite pour laisser entendre que tu vois tout à fait de quoi on parle ; la version courageuse consiste à admettre très franchement que tu ne l’as jamais lu (mais que quand même il faudrait) et à attendre l’éventuel sourire de commisération de ton interlocutrice/teur en baissant la tête de l’air d’un.e gamin.e pris.e sur le fait alors qu’ielle dessine sur les murs de sa chambre (comment ça, ça sent le vécu ?). Le roman d’Harper Lee appartient à cette catégorie à cela près qu’en bon classique de la littérature étasunienne, il ne pouvait m’attirer les foudres que des prof.e.s de lettres ouvert.e.s à la littérature étrangère (là aussi, il existe deux espèces bien distinctes entre celleux qui ne jurent que par notre cher patrimoine littéraire français et les autres qui ont compris qu’ailleurs aussi on sait écrire et qu’en outre ça peut être intéressant/enrichissant de se décentrer). Toutes ces digressions pour dire que j’avais maintes fois entendu citer Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur sans jamais l’avoir lu en dépit de mon envie. Ma belle-mère (encore elle ! En même temps j’ai rarement vu quelqu’un.e lire autant et aussi vite) me l’a conseillé et prêté il y a peu et je me suis donc – enfin – lancée.

Tant de choses ont déjà été écrites sur ce roman par des spécialistes de l’époque et de la littérature étasunienne que je vais certainement échouer à être originale. Cependant, si vous ne passez pas votre temps à lire des articles sur le sujet, voilà ce que j’en ai pensé : le roman est évidemment intéressant parce qu’il nous plonge dans l’atmosphère particulière d’une ville d’Alabama au cœur des années 1960 et le caractère du père de la narratrice – avocat commis d’office pour défendre un homme noir accusé de viol sur une blanche – est bien sûr central pour comprendre à quel point le livre a fait date. La morale qui le pousse à défendre cet homme quitte à se mettre toute sa communauté à dos est au centre de l’intrigue mais pas parce que le roman se pose comme politique. Au contraire, la force de l’œuvre est de n’arriver à cette question du racisme, de l’injustice et de la ségrégation que par un détour. L’histoire est celle de Scout, petite fille blanche qui se fiche bien de ces questions : en bonne privilégiée qu’elle est, elle ne se les pose pas et c’est à travers sa naïveté que la lectrice/le lecteur découvre l’envers de cette petite vie tranquille. Le roman est avant tout une ode à l’enfance, aux histoires qu’on s’invente, aux filtres qu’on superpose au quotidien morne des adultes pour le rendre plus excitant. On vit l’histoire à travers ce qu’en comprend Scout (mais aussi, habilement, à travers ce que la narratrice désormais plus âgée a compris depuis) et on suit ses réactions, ses émotions. Son amour pour son frère est touchant, tout comme sont à la fois révoltantes et hilarantes les scènes qui se déroulent à l’école. La relation entre le père et ses enfants est subtile et forte. Il s’agit enfin d’un roman d’apprentissage, de ceux qui narrent le renoncement qu’est l’entrée dans l’adolescence et dans un monde où il faut suivre des règles, des codes, des carcans.

Le livre se lit rapidement, la narration enfantine lui donne un ton léger et drôle, Scout est attachante, insolente et courageuse. L’aspect politique est complètement intégré à l’intrigue et donc romancé mais il n’en est pas moins témoin d’une époque ignoble dans l’histoire des États-Unis et dont il me semble essentiel d’avoir connaissance pour comprendre ce qui s’y passe depuis et encore aujourd’hui. La « justice » qui est rendue dans ce roman sorti en 1960 est-elle très différente de nombreuses affaires actuelles aux États-Unis comme ailleurs ? Pour autant, on ne ressort pas de cette lecture uniquement révolté.e, magiquement on en émerge aussi nostalgique des jolis moments de l’enfance.

Le restaurant de l’amour retrouvé / La Papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa

On ne se refait pas… encore des romans japonais ! Un petit article pour vous parler de deux des romans d’Ito Ogawa, Le restaurant de l’amour retrouvé et La Papeterie Tsubaki. L’ordre de publication est celui-ci mais je les ai lus dans l’ordre inverse. J’ai en effet découvert La Papeterie Tsubaki en flânant chez « Raconte moi la terre » (http://www.racontemoilaterre.com/) qui consacrait à ce moment-là une de ses vitrines au Japon. Le roman était estampillé d’un bandeau indiquant qu’il s’agissait de l’auteur du Restaurant de l’amour retrouvé, best-seller. En lisant la quatrième de couverture j’ai été séduite par l’idée d’une histoire assez légère mais qui me plongerait dans l’univers d’une papeterie où l’héroïne ferait l’apprentissage de la vie d’écrivaine publique, héritée de sa grand-mère. J’ai retrouvé dans ce livre ce qui me plaît et m’attire dans la littérature japonaise : quelque chose de déroutant pour la lectrice occidentale que je suis, un univers où des traditions ancestrales semblent s’allier en toute simplicité à la modernité, une certaine lenteur apaisée dans le passage du temps, une philosophie de l’humilité et de la simplicité chez la protagoniste qui toutefois reste une personne dotée d’un caractère affirmé et qui se sent parfois incomprise. J’ai aimé le détail des descriptions concernant la calligraphie et les règles propres aux écrits japonais, le temps passé par le personnage à choisir le papier, l’encre, le type de stylo ou de pinceau, les formulations adapté.e.s à chaque circonstance. Le choix d’insérer la version japonaise de chaque lettre est à mon avis précieux et intelligent, il permet au lecteur de mieux visualiser ce qui a été décrit par la narratrice. Enfin, les romans qui entremêlent petites histoires anecdotiques et intrigue principale m’ont toujours plu, c’est aussi ce qui fait le charme de celui-ci.

Comme cette lecture m’avait laissée agréablement légère, j’ai décidé de me procurer le fameux Restaurant de l’amour retrouvé puisqu’il avait fait le succès de l’autrice. Il s’agit cette fois d’une jeune femme qui, suite à une rupture, devenue muette, se retrouve à vivre chez sa mère qu’elle a quittée dix ans plus tôt parce qu’elles ne s’entendaient pas. Elle décide d’ouvrir un restaurant un peu particulier…

Les deux romans possèdent de nombreux points communs : ils mettent en scène des jeunes femmes d’une vingtaine d’années qui reviennent sur les traces de leur passé alors qu’elles l’avaient délibérément laissé derrière elles. Toutes deux avaient choisi une vie citadine assez moderne et elle se retrouvent dans une existence beaucoup plus simple, monotone, routinière. Cette existence tourne autour de l’écriture pour l’une, de la cuisine pour l’autre mais toujours dans le but de mettre un don au service des autres, et au-delà même : au service d’une forme de bonheur simple, d’harmonie retrouvée. Dans les deux cas, les romans comportent assez peu de personnages secondaires, ceux-ci sont attachants mais pas nécessairement complexes. Globalement, le schéma narratif surprend par rapport à la plupart des romans occidentaux : il n’y a pas réellement de péripéties avec un début, un point culminant et une fin, il s’agit plutôt d’une tranche de vie, d’un moment-clé dans une existence, d’un apprentissage. De ce fait il n’y a pas non plus réellement d’obstacles à surmonter ou d’opposants comme on peut souvent en trouver dans les romans ; les deux jeunes femmes résolvent finalement davantage de choses avec elles-mêmes à travers leur rapport aux autres. Le Restaurant de l’amour retrouvé est aussi et surtout un livre à dévorer quasiment littéralement, les plats préparés par Rinco donnent une envie immédiate de les déguster, c’est une ode à la cuisine à la fois simple et raffinée, traditionnelle et multiculturelle. J’ai salivé bien des fois… Petit avertissement cependant pour les lectrices/lecteurs végétarien.ne.s ou végan.e.s : la fin du roman présente une scène qui peut être choquante ou difficile à supporter si on refuse par conviction de mettre à mort et manger des animaux.

Flora Banks d’Emily Barr

Puisque je suis lancée sur la littérature jeunesse, je continue avec ce très chouette roman britannique d’Emily Barr.

L’intrigue repose sur un élément central : l’amnésie de la jeune protagoniste, Flora, 17 ans. Celle-ci souffre d’amnésie antérograde depuis une opération lorsqu’elle avait 10 ans, elle ne se souvient de rien au-delà de deux ou trois heures. La narration nous plonge directement dans le quotidien de Flora au moment où il bascule car elle va réussir à conserver un souvenir, ce qui va déclencher toutes les péripéties du roman. Le début de l’intrigue est volontairement répétitif puisque toutes les deux ou trois heures Flora doit relire ses diverses notes pour comprendre ce qui lui arrive, on a donc incessamment l’impression de repartir à zéro. L’habileté de la construction narrative repose sur cette subjectivité : le lecteur/la lectrice se retrouve prisonnier.e de la condition de Flora, il la subit lui aussi tout en sachant déjà ce qui s’est passé avant. Ce double niveau de lecture est parfait : on éprouve de l’empathie pour la protagoniste, on ressent sa frustration puisque ce que nous savons de plus qu’elle ne nous sert à rien, tout piétine avec elle et on voudrait sans cesse pouvoir l’aider. Cependant la jeune fille va s’avérer bien plus forte qu’elle ne le semblait au début du récit. Et alors que l’histoire s’accélère on a peur pour Flora, on éprouve une irrésistible angoisse de savoir comment va se solder toute son entreprise. Les personnages secondaires sont intéressants également, on découvre diverses facettes des un.e.s et des autres au fil de la lecture, pressenties et faisant tout de même l’effet de révélations lorsque c’est au personnage d’y être confrontée.

Le roman se lit très vite en dépit de son épaisseur, il me semble donc facilement abordable même pour des adolescent.e.s qui ne sont pas des lecteurs/lectrices aguerri.e.s car l’histoire est vraiment prenante.